Synthèse & introduction — un pigment éphémère par nature
Le vert d’iris est un pigment organique translucide fabriqué à partir du jus de pétales d’iris bleu-violet (Iris germanica principalement), transformé en vert par l’action combinée de l’alun — mordant à base d’aluminium — et du carbonate de calcium des coquilles de moule ou de palourde. Largement utilisé aux XIVe et XVe siècles dans les ateliers d’enluminure européens, il constituait l’un des principaux substituts au vert-de-gris, pigment permanent mais corrosif pour le parchemin.
Le procédé reposait sur le système du clothlet — une toile de lin imprégnée de pigment permettant un stockage à l’année d’une couleur saisonnière — ou, alternativement, sur la fermentation des pétales avec de l’alun brûlé, comme le décrit la célèbre recette du manuscrit de Padoue. La chimie sous-jacente implique des anthocyanines à base de delphinidine, dont la couleur varie du rouge au vert selon le pH du milieu, par des transformations structurales réversibles de la molécule.
Le vert d’iris apparaît comme un pigment « éphémère par nature », dont la trace matérielle a probablement disparu des enluminures qui l’employaient, ne survivant que dans la mémoire textuelle des traités techniques.
Fait remarquable : aucune identification analytique confirmée du vert d’iris n’a été publiée sur un manuscrit médiéval réel, en raison de la fugacité extrême de ce pigment. Le vert d’iris ne peut donc être étudié que par les textes et par la reconstitution expérimentale — deux approches que ce dossier entrelace, de la lecture des traités médiévaux (Thompson, Merrifield, De Arte Illuminandi) jusqu’au protocole pas-à-pas pour reproduire un clothlet dans votre atelier.
Sources textuelles médiévales — la trace écrite du vert d’iris
Daniel V. Thompson : la référence moderne
L’ouvrage de référence reste Daniel V. Thompson, The Materials and Techniques of Medieval Painting (New York : Dover Publications, 1956 ; première édition 1936). Thompson consacre plusieurs pages (pp. 169-171) aux pigments verts végétaux et au vert d’iris en particulier. Il y note que le principal rival du vert de vessie dans l’enluminure médiévale tardive était le vert d’iris, préparé à partir du jus de fleurs d’iris, tantôt mélangé avec de l’alun et épaissi, tantôt — plus souvent — préparé sous forme de clothlet.
Thompson précise que le vert d’iris fut très employé aux XIVe et XVe siècles et qu’il constituait, avec le vert de vessie (sap green), le substitut le plus important au vert-de-gris dans l’enluminure de livres. Il décrit également le système général des clothlets (p. 144) : le tissu imprégné pouvait être placé dans un récipient, humecté de glair (blanc d’œuf) ou d’eau gommée, et libérait progressivement son pigment sous forme d’une teinture transparente.
Le manuscrit de Padoue et la collection Merrifield
Mary Philadelphia Merrifield (1804–1889) publia en 1849 Original Treatises, Dating from the XIIth to XVIIIth Centuries on the Arts of Painting (réédition Dover : Medieval and Renaissance Treatises on the Arts of Painting, 1967/1999). Le manuscrit de Padoue (XIVe siècle), dans la section « Colori Diversi » (p. 678), contient une recette par fermentation prescrivant de prendre les pétales des « lys pourpres », de les broyer et de les laisser fermenter, puis d’ajouter de l’alun brûlé de roche et de presser le jus dans des coquilles pour obtenir un beau vert.
Prenez les lys pourpres, c’est-à-dire les fleurs, dont on n’utilisera que les pétales, et pilez-les jusqu’à ce qu’ils soient bien broyés, et laissez-les jusqu’à ce qu’ils commencent à fermenter ; puis prenez de l’alun brûlé de roche à discrétion, broyez et incorporez-le bien avec les lys, laissez-les sur la pierre à broyer pendant 5 ou 6 heures ; puis préparez les coquilles, et prenez un linge de lin usé, mettez-y les lys, et pressez le jus adroitement dans les coquilles ; puis séchez la couleur à l’ombre, et vous aurez un beau vert. — Manuscrit de Padoue, éd. Merrifield, p. 678
Le manuscrit de Bologne (fin XIVe/début XVe siècle), également chez Merrifield (p. 422), prescrit quant à lui de tremper d’abord les toiles dans l’alun de roche, puis dans le jus d’iris, et de conserver les toiles dans une boîte fermée. Merrifield note dans son introduction que le vert d’iris — verde giglio — était parfois préparé en trempant des morceaux de lin (pezzette) dans le jus, puis en les conservant à sec.
Le De Arte Illuminandi : la recette la plus détaillée
Le De Arte Illuminandi est un traité anonyme du XIVe siècle, conservé à Naples (MS. XII.E.27), édité et traduit par Daniel V. Thompson et George Heard Hamilton en 1933. C. Pasqualetti (2011) a établi que les deux copies connues furent réalisées vers 1432, probablement dans un atelier franciscain de la région des Abruzzes. Le traité contient la recette de clothlet la plus détaillée :
Procédé du De Arte Illuminandi : prendre les fleurs fraîches au printemps, les piler dans un mortier de marbre ou de bronze, presser le jus à travers un linge dans un récipient émaillé. Tremper des toiles de lin — préalablement alunées une ou deux fois et séchées — dans le jus de « lys bleus ». Sécher à l’ombre, répéter jusqu’à saturation. Conserver les clothlets entre les feuilles de livres. Pour peindre, placer un morceau dans une coquille de palourde avec du glair ou de l’eau gommée.
Le traité précise qu’on pouvait mélanger le vert d’iris avec du giallorino (jaune de plomb-étain) pour obtenir un vert plus riche.
Autres traités médiévaux
La Mappae Clavicula (éd. Smith & Hawthorne, 1974), dont les origines remontent à l’Antiquité tardive, contient une recette traitant l’iris comme source de bleu plutôt que de vert — la transformation en vert nécessitant l’ajout d’alun, spécifié dans les traités postérieurs. C’est l’attestation la plus ancienne de l’usage de l’iris en peinture.
Cennino Cennini, dans Il Libro dell’Arte (c. 1390), ne mentionne pas de façon proéminente le vert d’iris — il privilégie la terre verte pour les carnations et le vert-de-gris pour les verts francs. Le manuscrit de Strasbourg (c. 1400, éd. Neven 2016), source germanophone la plus ancienne pour les techniques d’Europe du Nord, est riche en recettes de clothlets et prescrit l’ajout de sel ammoniac en plus de l’alun. Enfin, le Ms. Parma 1959 (manuel hébraïco-portugais d’enlumineurs, XVe siècle) décrit un vert organique tiré d’Iris germanica.
Géographie et chronologie des ateliers
Le vert d’iris s’inscrit principalement dans la tradition de l’enluminure italienne des XIVe-XVe siècles : le De Arte Illuminandi provient d’un atelier franciscain des Abruzzes ; les manuscrits de Bologne et de Padoue attestent d’une pratique en Italie du Nord ; le Ms. Parma 1959 lie la technique à la péninsule ibérique. En Europe du Nord, le manuscrit de Strasbourg montre la diffusion du procédé dans l’espace germanique. Le système du clothlet — portable, stockable entre les pages d’un livre — convenait particulièrement aux enlumineurs itinérants et aux scriptoria monastiques.
Sources principales
Thompson, D. V. (1956). The Materials and Techniques of Medieval Painting. Dover.
Merrifield, M. P. (1849/1999). Medieval and Renaissance Treatises on the Arts of Painting. Dover.
Thompson, D. V. & Hamilton, G. H. (1933). De Arte Illuminandi. Yale University Press.
Clarke, M. (2001). The Art of All Colours. Archetype Publications.
Neven, S. (2016). The Strasbourg Manuscript. Archetype Publications.
La technique du clothlet — la « petite toile » des enlumineurs
Principe général
Un clothlet (italien : pezzuola, pezzetta ; allemand : Tüchlein) est un morceau de tissu imprégné de pigment végétal. Le lin était préféré précisément parce qu’il ne retient pas la couleur de façon permanente — on veut un tissu qui relargue facilement son pigment dans le liant lors de l’utilisation. Le système servait de réservoir portable pour les pigments végétaux qui ne pouvaient pas être séchés en poudre stable.
Outre l’iris, le système du clothlet était employé pour le tournesol/folium (pourpre/bleu, Chrozophora tinctoria), le brésil (rouge, bois de Caesalpinia), le safran (jaune) et le nerprun (vert/jaune).
Les cinq étapes du procédé
Étape 1 — Mordançage du linge
On découpe des morceaux de toile de lin fin. On les trempe dans une solution d’alun de roche (sulfate double d’aluminium et de potassium, KAl(SO₄)₂·12H₂O) dissous dans l’eau. On sèche la toile, puis on répète le trempage et le séchage plusieurs fois — le De Arte Illuminandi dit « une ou deux fois » ; les praticiens modernes vont jusqu’à 5-10 cycles.
Étape 2 — Extraction du jus d’iris
On récolte les pétales bleu-violet d’iris au printemps. On retire les étamines jaunes et les parties vertes. On pile les pétales dans un mortier de marbre ou de bronze, puis on presse le jus à travers un linge dans un récipient émaillé.
Étape 3 — Imprégnation de la toile
On trempe la toile alunée dans le jus d’iris. On sèche à l’ombre (jamais en plein soleil). On répète le cycle de trempage-séchage 3 à 6 fois jusqu’à saturation. À chaque application, la couleur sur la toile vire progressivement du bleu-violet vers le vert.
Étape 4 — Conservation
Les clothlets séchés se conservent à plat entre les pages d’un livre, dans une boîte fermée, un bocal de verre, un sac de cuir ou un emballage de papier.
Étape 5 — Utilisation pour peindre
On découpe un petit carré de clothlet. On le place dans une coquille de moule, de palourde ou de coquillage marin. On ajoute un peu de glair (blanc d’œuf battu puis reposé) ou d’eau de gomme arabique. On laisse reposer plusieurs heures. Le pigment se libère dans le liant, produisant une peinture transparente verte prête à l’emploi.
Le rôle crucial de la coquille
Le virage chromatique du bleu/violet vers le vert ne dépend pas uniquement de l’alun : le carbonate de calcium (CaCO₃) qui constitue la paroi interne des coquilles de moule élève le pH du mélange vers une zone alcaline (~8-9) où les anthocyanines adoptent des formes structurales perçues comme vertes.
Le jus a immédiatement commencé à virer au vert lorsqu’il a été placé dans les coquilles, mais il est resté bleu dans le récipient en plastique. Je pense que c’est le calcium des coquilles qui fait virer le jus d’iris au vert. — Marion Forester, Dragonfly Scribe Blog, 2018
La recette de Padoue mentionne aussi la possibilité d’ajouter de la chaux vive (CaO) « à discrétion » pour éclaircir la couleur — confirmant le rôle de l’alcalinisation.
Distinction entre iris green et sap green
| Propriété | Vert d’iris (verde giglio) | Vert de vessie (sap green) |
|---|---|---|
| Source | Pétales d’iris bleu-violet | Baies de nerprun (Rhamnus) |
| Principe colorant | Anthocyanine (delphinidine) | Flavonoïdes (rhamnétine, quercétine) |
| Mécanisme du vert | Virage pH alcalin + complexe Al³⁺ | Couleur jaune-verte intrinsèque |
| Stockage | Clothlet (toile de lin) | Sirop en vessie de porc |
| Saison | Printemps (floraison mai-juin) | Automne (baies) |
| Résistance lumière | Faible (fugace) | Faible (fugace) |
Thompson note qu’il est essentiellement impossible de distinguer les deux pigments dans les anciens manuscrits — les deux servent de teinture transparente verte et partagent une fugacité similaire.
Chimie des pigments — de la delphinidine au vert
Les anthocyanines des pétales d’iris
Les pétales bleu-violet des iris contiennent des anthocyanines, sous-classe de flavonoïdes responsables des colorations rouge, pourpre et bleue du monde végétal. Les analyses par HPLC-DAD et LC-MS ont identifié cinq anthocyanidines (formes aglycones) dans les pétales d’Iris germanica :
| Anthocyanidine | Formule | Couleur | Abondance |
|---|---|---|---|
| Delphinidine (Dp) | C₁₅H₁₁O₇⁺ | Bleu-violet | Dominante |
| Pétunidine (Pt) | C₁₆H₁₃O₇⁺ | Violet | Importante |
| Malvidine (Mv) | C₁₇H₁₅O₇⁺ | Violet-rouge | Modérée |
| Cyanidine (Cy) | C₁₅H₁₁O₆⁺ | Rouge | Mineure |
| Pélargonidine (Pg) | C₁₅H₁₁O₅⁺ | Orange-rouge | Mineure |
Le caractère bleu dominant des iris provient de la prédominance de la delphinidine, dont le motif pyrogallol (3’,4’,5’-trihydroxylé) sur le cycle B produit les teintes les plus bleues, ainsi que de la copigmentation intramoléculaire avec un groupe p-coumaroyle acylé.
L’alun comme mordant : formation du pigment laque
L’alun (KAl(SO₄)₂·12H₂O) se dissout dans l’eau en libérant des ions Al³⁺. Un « pigment laque » (lake pigment) se forme lorsqu’un colorant soluble est rendu insoluble par précipitation sur l’alumine hydratée Al(OH)₃.
Mécanisme de complexation Al³⁺–anthocyanine
1. L’Al³⁺ déprotone la delphinidine, convertissant le cation flavylium rouge (AH⁺) en base quinonoïdale bleue (A⁻).
2. La base quinonoïdale chélate l’Al³⁺ via les groupes o-dihydroxyles du cycle B (3’-OH et 4’-OH) et/ou le C=O en position 4.
3. Un second cation flavylium s’empile en π au-dessus du complexe, créant un déplacement bathochrome (538 nm → 584 nm, soit Δλ = +46 nm) et accentuant la couleur bleue.
L’effet du pH : pourquoi le vert ?
Les anthocyanines subissent des transformations structurales réversibles en fonction du pH :
| pH | Espèce dominante | Couleur |
|---|---|---|
| < 2 | Cation flavylium (AH⁺) | Rouge |
| 2–4 | Base quinonoïdale neutre (A) | Violet-bleu |
| 4–5 | Pseudobase carbinol / chalcone | Incolore |
| 6–7 | Anion quinonoïdal (A⁻) | Bleu |
| 7–8 | Dianion quinonoïdal (A²⁻) | Bleu profond → bleu-vert |
| > 8 | Mélange : anion bleu + chalcone jaune | Vert → jaune-vert |
L’explication du vert : à pH ~8-9, l’anthocyanine existe sous forme d’un mélange d’anions quinonoïdaux bleus (absorbant dans l’orange-rouge, ~600 nm) et de formes chalcone jaunes (absorbant dans le bleu-violet, ~380-420 nm). Le mélange additif de ces absorptions produit une couleur perçue verte (transmission maximale dans la zone 500-560 nm). Les produits de dégradation phénoliques contribuent également des tons jaunes.
Le rôle du carbonate de calcium
Le CaCO₃ des coquilles de moule agit comme base douce. L’ion carbonate CO₃²⁻ réagit avec l’eau pour produire des ions hydroxyde, élevant le pH à environ 8-9 — exactement dans la zone où le mélange bleu quinonoïdal + jaune chalcone produit le vert. Le Ca²⁺ peut également participer à la complexation métallique des anthocyanines, ajoutant à la stabilité du pigment.
La recette de Padoue : décryptage chimique
Chaque étape de la recette padouane a une fonction chimique précise :
Broyage et fermentation : la rupture cellulaire libère les anthocyanines des vacuoles. La fermentation microbienne produit des acides organiques (maintien du pH bas → formes colorées stables), de l’éthanol (stabilisation des formes quinonoïdales) et possiblement de l’acétaldéhyde (formation de pyranoanthocyanines plus résistantes).
Alun brûlé (alumen ustum) : l’alun calciné (200-400°C) perd ses 12 molécules d’eau, devenant plus concentré en Al³⁺ par unité de masse. La composante alumine (Al₂O₃) peut localement élever le pH.
Pressage dans les coquilles : le CaCO₃ élève le pH de ~4-5 (jus fermenté) à ~8-9, déclenchant le virage vers le vert. Le complexe Al³⁺-anthocyanine stabilise l’anion quinonoïdal.
Séchage à l’ombre : l’évaporation concentre le pigment ; l’absence d’UV prévient la photodégradation.
Comparaison avec les autres verts médiévaux
| Propriété | Vert d’iris | Vert de vessie | Vert-de-gris |
|---|---|---|---|
| Classe chimique | Anthocyanine-Al³⁺ (laque) | Flavonol (laque) | Acétate de cuivre |
| Mécanisme du vert | Mélange bleu+jaune pH | Couleur jaune-verte intrinsèque | Transitions d-d du Cu²⁺ |
| Résistance lumière | Faible | Faible | Modérée |
| Toxicité | Nulle | Cathartique | Toxique (Cu) |
| Effet parchemin | Aucun | Aucun | Corrosif |
Reconstitution expérimentale — protocoles pas-à-pas
Plusieurs expérimentateurs contemporains ont documenté des reconstitutions détaillées : Wendy Feldberg (blog THREADBORNE, 2013), Adrienne d’Evreus (East Kingdom Gazette, 2016), Marion Forester (Dragonfly Scribe Blog, 2018-2021), Silwa (silwagoespurjo.wordpress.com, 2018) et Jaap Boerman (Arte Illuminandi, 2024). Leurs résultats convergent sur les points essentiels.
Matériel nécessaire
| Matériel | Spécifications |
|---|---|
| Iris | I. germanica à fleurs bleu-violet foncé (idéal). Variétés patrimoniales plus riches que les hybrides. I. pallida, I. sibirica utilisables. Éviter les jaunes et les blancs. |
| Alun | Alun de potassium (KAl(SO₄)₂·12H₂O), dit « alun alimentaire » ou « de roche ». Droguerie ou fournisseur teinture naturelle. |
| Tissu | Toile de lin fin, non traité, non blanchi au chlore. Carrés de 8×10 cm. |
| Coquilles | Moule, palourde, huître (intérieur nacré = CaCO₃). Coquilles d’œuf utilisables aussi. |
| Liant | Blanc d’œuf battu en neige, reposé 12 h (glair) ou gomme arabique dissoute. |
| Outils | Mortier et pilon (marbre, granit), étamine, eau distillée, récipients en verre. |
Protocole A — Méthode du clothlet
D’après le De Arte Illuminandi et les reconstitutions de Marion Forester et Adrienne d’Evreus.
- Mordançage du linge. Dissoudre ~1 cuillère à soupe d’alun de potassium dans 250 ml d’eau tiède. Tremper les carrés de lin plusieurs heures ou toute la nuit. Sécher. Répéter 2 à 5 fois.
- Récolte et extraction. Récolter les pétales bleu-violet au pic de floraison (mai-juin). Retirer étamines jaunes, parties vertes et calice. Option : congeler les pétales dans un sac hermétique pour traitement ultérieur.
- Broyage. Décongeler et/ou piler les pétales dans un mortier de marbre jusqu’à obtenir une pulpe homogène.
- Pressage. Presser le jus à travers une étamine dans un récipient en verre. On obtient un liquide bleu-violet concentré.
- Imprégnation. Immerger la toile alunée dans le jus d’iris. Retirer et sécher à l’ombre. Répéter 3 à 6 fois. La couleur vire progressivement du bleu vers le vert à chaque cycle.
- Stockage. Les clothlets secs se conservent entre les pages d’un livre lourd ou dans une boîte fermée opaque, à l’abri de la lumière.
- Utilisation. Découper un carré de ~2×2 cm. Le placer dans une coquille de moule propre. Ajouter quelques gouttes de glair ou d’eau de gomme arabique. Laisser reposer 4-8 h. Peindre avec le liquide vert translucide obtenu.
Protocole B — Méthode par fermentation (recette de Padoue)
- Fermentation. Récolter les pétales, retirer les parties non bleues. Piler grossièrement et placer dans un récipient en verre fermé. Laisser fermenter 3 à 5 jours à température ambiante.
- Broyage avec l’alun. Broyer les pétales fermentés dans un mortier. Ajouter de l’alun brûlé (ou ordinaire) — environ 1 à 2 cuillères à café pour une poignée de pétales. Broyer 5 à 6 heures (le temps long est essentiel pour la complexation complète).
- Pressage en coquilles. Placer la pulpe dans une étamine et presser le jus dans des coquilles. Sécher à l’ombre. On obtient un vert foncé profond.
- Ajustement (optionnel). Pour éclaircir, ajouter un peu de chaux vive (CaO) ou de blanc de Meudon (CaCO₃).
Résultats des expérimentateurs contemporains
| Expérimentateur | Méthode | Couleur obtenue | Observation clé |
|---|---|---|---|
| Wendy Feldberg | Clothlet + alun | Vert profond | Sans alun → reste bleu/gris |
| Adrienne d’Evreus | Clothlet, 6 cycles | Vert clair pur | Jus sans alun sèche en brun |
| Marion Forester | Clothlet (De Arte Ill.) | Vert forêt transparent | Peinture plus verte que la toile |
| Marion Forester | Fermentation (Padoue) | Vert forêt profond | Méthode plus facile, plus intense |
| Silwa | Encre + coquilles d’œuf | 4 teintes différentes | Lessive + coquilles (sans alun) → jaune |
Constats transversaux : (1) l’alun est indispensable pour le virage au vert — sans lui, le jus sèche en brun ; (2) le calcium de la coquille accentue et stabilise le vert ; (3) la méthode par fermentation (Padoue) produit des verts plus foncés et est techniquement plus simple ; (4) les résultats varient selon l’espèce, la quantité d’alun, le type de coquille et le nombre de cycles ; (5) le pigment est fugace — il pâlit à la lumière ; (6) les iris patrimoniaux produisent des couleurs plus riches que les hybrides commerciaux.
Reconstitutions documentées
Feldberg, W. (THREADBORNE). Iris Dyes, Inks and « Clothlets », juin 2013.
Adrienne d’Evreus. Making green paint medievally, East Kingdom Gazette, mai 2016.
Forester, M. (Dragonfly Scribe). Another Iris Green Recipe, mars 2018.
Silwa. Iris Green, juin 2018.
Contexte botanique — quels iris pour quel pigment ?
Les espèces disponibles dans l’Europe médiévale
Iris × germanica (iris des jardins, iris barbu) est le candidat principal identifié par Thompson et par le Cambridge University Botanic Garden comme source du pigment médiéval. C’est un hybride naturel d’I. pallida × I. variegata, à grandes fleurs bleu-violet profond avec barbe jaune sur les sépales. Floraison en mai-juin. Ses pétales sont les plus riches en anthocyanines de type delphinidine parmi les iris cultivés européens.
Iris pallida (iris pâle, iris de Dalmatie) est originaire de la côte dalmate et des montagnes d’Italie. Fleurs lavande pâle, moins riches en anthocyanines mais utilisables. Cultivé massivement en Toscane (Chianti) pour la racine d’iris (orris root).
Iris florentina porte des fleurs blanches à très pâlement bleutées, quasi dépourvues d’anthocyanines — peu approprié pour le pigment. C’est l’iris emblématique de Florence (giglio) qui figure sur les armes de la ville.
Iris pseudacorus (iris des marais, iris jaune) : fleurs jaunes, sans anthocyanines pertinentes — non utilisable pour le vert d’iris. Ses racines servaient à des teintures noires et des encres.
Iris sibirica (iris de Sibérie) : fleurs bleu-violet, documenté dans les reconstitutions modernes. Possiblement introduit en milieu monastique au Moyen Âge.
Le lien avec l’industrie de la racine d’iris (orris root)
La racine d’iris provient des rhizomes de trois espèces récoltées indistinctement : I. germanica, I. pallida et I. florentina. Les rhizomes sont arrachés, pelés et séchés 2 à 5 ans pour développer leur parfum caractéristique de violette (molécules d’irone). En Toscane, de vastes zones étaient consacrées à cette culture — les iris plantés entre les vignes dans le Chianti, « comme depuis des siècles ». En 1876, environ 10 000 tonnes de rhizomes séchés étaient exportées de Florence. La pharmacie de Santa Maria Novella (fondée en 1221) utilisait largement cette racine.
Les pétales, un sous-produit ? L’industrie de l’orris exploitait exclusivement les rhizomes. Cependant, la culture intensive en Toscane signifie que des quantités considérables de fleurs étaient disponibles chaque printemps comme sous-produit. La corrélation géographique entre les centres de production d’orris (Florence, Toscane, Provence) et les ateliers d’enluminure italiens est forte — mais aucun document ne mentionne explicitement la récolte des pétales comme activité complémentaire à la production de racines.
Disponibilité saisonnière
La floraison des iris barbus dure 2 à 4 semaines dans une localité donnée. En Méditerranée, elle commence dès fin avril ; en Europe du Nord, en mai-juin. Les fleurs individuelles ne durent que 2-3 jours. Cette fenêtre étroite impose une préparation annuelle du pigment, que le système du clothlet résout en permettant un stockage à l’année. Les praticiens modernes recommandent de congeler les pétales immédiatement après la récolte. Aucune source médiévale ne mentionne l’utilisation de pétales séchés — le jus frais semble requis.
Les premières attestations de la culture de l’iris en Europe remontent au Capitulare de Villis de Charlemagne (c. 800), qui prescrit la culture d’iris sur les domaines royaux. Petrus de Crescentiis (Bologne, c. 1304-1309), dans son Ruralia commoda, mentionne la culture de l’iris blanc et pourpre et précise la saison de récolte des rhizomes.
Analyse scientifique & iconographie — un vide remarquable
L’absence de confirmation analytique
Fait marquant de ce dossier : aucune étude publiée n’a confirmé l’identification du vert d’iris in situ sur un manuscrit médiéval par analyse spectrale (Raman, FTIR, HPLC, spectrométrie de masse, FORS, XRF). Ce constat ressort de plusieurs enquêtes systématiques.
Ricciardi, Pallipurath & Rose (2013) ont analysé les pigments verts de 31 manuscrits reliés et 23 feuillets découpés au Fitzwilliam Museum de Cambridge par FORS et XRF. Résultats : vert-de-gris, malachite, terre verte, mélanges indigo+orpiment. Aucun vert d’iris identifié, bien que l’étude passe en revue les recettes médiévales mentionnant ce pigment.
Mounier et al. (2017) ont analysé 10 enluminures (XIVe-XVIe s.) du trésor de la cathédrale de Bordeaux. Verts identifiés : verts de cuivre, terre verte, vergaut (orpiment+indigo). Aucun vert d’iris.
Le groupe de Maria João Melo (NOVA Universidade de Lisboa) a mené un programme extensif d’analyse de manuscrits ibériques. Leur article de 2018 sur le Ms. Parma 1959 mentionne le vert d’iris comme une recette en cours de reconstitution, sans détection sur manuscrit réel.
Pourquoi cette invisibilité ?
Fugacité extrême : les anthocyanines sont photo-instables, thermolabiles et se dégradent au-dessus de pH 7. Après des siècles d’ouverture des manuscrits, le pigment a vraisemblablement totalement disparu.
Absence de marqueur inorganique : contrairement au vert-de-gris (signal Cu en XRF) ou à la terre verte (signal Fe), le vert d’iris ne laisse aucune signature élémentaire détectable par fluorescence X.
Produits de dégradation : la delphinidine se dégrade en 2,4,6-trihydroxybenzaldéhyde et acide gallique — des marqueurs théoriques qui nécessiteraient un microprélèvement et une analyse HPLC-MS rarement autorisée sur des manuscrits précieux.
Pistes d’identification future
Les stratégies analytiques prometteuses incluent : la microspectrofluorimétrie (spécialité du groupe Melo), la HPLC-DAD-MS ciblant les produits de dégradation (acide gallique, trihydroxybenzaldéhyde), le SERS (surface-enhanced Raman spectroscopy) et la comparaison avec des échantillons de référence vieillis artificiellement.
Manuscrits où l’usage est vraisemblable
En l’absence de confirmation analytique, l’évidence reste textuelle et art-historique. Les candidats les plus probables sont les manuscrits italiens des XIVe-XVe siècles (l’aire de diffusion du De Arte Illuminandi et des traités de Bologne/Padoue), les Livres d’Heures français, les manuscrits hébraïco-portugais et les manuscrits germaniques et nordiques (aire de diffusion du manuscrit de Strasbourg).
Trois axes de recherche ouverts
Premièrement, l’analyse systématique par HPLC-MS des produits de dégradation sur des zones vertes fanées de manuscrits italiens pourrait fournir la première preuve matérielle directe. Deuxièmement, le lien économique entre production d’orris en Toscane et approvisionnement en pétales pour les ateliers d’enluminure mériterait une enquête archivistique dans les sources comptables florentines. Troisièmement, le rôle des flavones jaunes naturellement présentes dans les pétales d’iris — identifié par Melo et al. (2018) comme co-facteur du vert — n’a pas encore été pleinement caractérisé : la couleur verte pourrait résulter non seulement du pH alcalin, mais aussi d’un mélange soustractif anthocyanine bleue + flavone jaune au sein du même extrait.
Bibliographie — sources primaires et études modernes
Sources primaires médiévales
Thompson, D. V. & Hamilton, G. H. (éd. et trad.), De Arte Illuminandi: The Technique of Manuscript Illumination, New Haven : Yale University Press, 1933.
Merrifield, M. P., Original Treatises, Dating from the XIIth to XVIIIth Centuries on the Arts of Painting, London : J. Murray, 1849. Réédition Dover : Medieval and Renaissance Treatises on the Arts of Painting, New York, 1967/1999.
Smith, C. S. & Hawthorne, J. G., « Mappae Clavicula: A Little Key to the World of Medieval Techniques », Trans. American Philosophical Society 64(4), 1974.
Cennini, C., Il Libro dell’Arte, c. 1390. Trad. Thompson, Dover, 1960. Trad. Broecke, Archetype Publications, 2015.
Brunello, F., De arte illuminandi e altri trattati sulla tecnica della miniatura medievale, Vicenza : Neri Pozza Editore, 1992.
Études modernes
Thompson, D. V., The Materials and Techniques of Medieval Painting, New York : Dover Publications, 1956 (1re éd. 1936).
Clarke, M., The Art of All Colours: Mediaeval Recipe Books for Painters and Illuminators, London : Archetype Publications, 2001.
Clarke, M., Mediaeval Painters’ Materials and Techniques: the Montpellier Liber Diversarum Arcium, London : Archetype, 2011.
Neven, S., The Strasbourg Manuscript: A Medieval Tradition of Artists’ Recipe Collections (1400–1570), London : Archetype Publications, 2016.
Pasqualetti, C., Il Libellus ad faciendum colores dell’Archivio di Stato dell’Aquila, Micrologus’ Library 43, Florence : SISMEL, 2011.
Publications scientifiques
Ricciardi, P., Pallipurath, A. & Rose, S., « ‘It’s not easy being green’: a spectroscopic study of green pigments used in illuminated manuscripts », Analytical Methods 5 (2013), 3819-3824.
Melo, M. J., « Missal blue: anthocyanins in nature and art », Dyes in History and Archaeology 21 (2008).
Melo, M. J. et al., « Organic dyes in illuminated manuscripts: a unique cultural and historic record », Phil. Trans. R. Soc. A 374 (2016), 20160050.
Melo, M. J., Castro, R., Nabais, P. & Vitorino, T., « The book on how to make all the colour paints for illuminating books », Heritage Science 6:44 (2018). SpringerOpen
Bahreini et al., « Extraction and characterization of anthocyanin pigments from Iris flowers », Heliyon 10 (2024), e31795. PMC
Ishikura, N., « Anthocyanins in five iris species », Experientia 36 (1980), 656.
Reconstitutions contemporaines
Feldberg, W. (THREADBORNE). Iris Dyes, Inks and « Clothlets » et « Iris Green » pigment, juin-juillet 2013.
Adrienne d’Evreus. Making green paint medievally with spring irises and fall buckthorn berries, East Kingdom Gazette, mai 2016.
Forester, M. (Dragonfly Scribe). Another Attempt at Iris Green Pigment (2018), Another Iris Green Recipe (2018), Iris Green Clothlet: Unexpected Color (2021).
Silwa. Iris Green, juin 2018.
Boerman, J. (Arte Illuminandi), Pays-Bas, 2024.