Millet et fils — une dynastie oubliée
Au cœur de l'hybridation française des iris, de la fin du XIXe siècle aux années 1930
Chassée par l'urbanisation de la banlieue parisienne, la pépinière Millet et fils a migré de Bourg-la-Reine vers Amilly (Loiret) vers 1930 avant de cesser son activité autour de 1938. Si le nom est tombé dans un relatif oubli — éclipsé par la maison Cayeux qui plantait chaque année plus de 6 000 semis —, son héritage génétique demeure pourtant fondamental. Le superbe tétraploïde 'Souvenir de Mme Gaudichau', créé en 1914, est identifié comme l'un des cinq iris fondateurs de la révolution tétraploïde qui a transformé le genre au XXe siècle.
L'histoire des Millet est aussi celle de tout un monde horticole parisien aujourd'hui disparu : pépiniéristes de Bourg-la-Reine, Fontenay-aux-Roses, Châtenay-Malabry, réunis autour de la Société Nationale d'Horticulture de France, exprimant dans leurs obtentions les joies et les deuils de leurs familles — car les noms des iris Millet portent la mémoire d'une fille morte trop jeune, d'une épouse défunte, de batailles sanglantes, de villes bombardées, de provinces aimées.
Les Millet constituent une dynastie d'hybrideurs qui a débuté avec Armand, lequel a été suivi d'Alexandre, à qui a succédé Lionel.
— Sylvain Ruaud, irisenligne, 2011Armand Millet — de la violette à l'iris
Bourg-la-Reine · 1845–1920 · Fondateur de la maison Millet et fils
Les origines : une famille d'horticulteurs
Armand Millet naît le 8 septembre 1845 à Bourg-la-Reine, au sein d'une famille d'horticulteurs qui approvisionnait le marché de Paris en violettes depuis 1838. Après des voyages de formation en Belgique, aux Pays-Bas et en Angleterre, il reprend l'exploitation familiale en 1868, un an après son mariage avec Marie-Rosalie Varengue. Il cultive alors fraisiers, violettes, pivoines, dahlias et, bientôt, iris.
L'histoire commence mal. En 1870, les Prussiens assiègent Paris. Les Millet quittent leur pépinière. Quand ils y reviennent après la reddition, ils trouvent leur propriété pillée et leurs plantations saccagées. Ils vont tout reconstituer et devenir en quelques années une entreprise florissante, spécialisée dans les fraisiers et les cyclamens, avant de se lancer dans les iris à la toute fin du XIXe siècle.
Le notable de Bourg-la-Reine
Armand Millet s'impose rapidement dans le monde horticole parisien. Membre de la Société Nationale d'Horticulture de France dès 1874 et vice-président de son Comité de floriculture, élu au conseil municipal de Bourg-la-Reine en 1884, il accumule les distinctions : Grand prix de Paris, de Londres, de Milan, de Bruxelles ; premier prix à l'Exposition internationale de Saint-Louis (1904) ; Officier du Mérite agricole (1905) ; Chevalier de la Légion d'honneur (1911).
Il publie en 1898 Les Violettes, leurs origines, leurs cultures, ouvrage de référence réédité par la SNHF en 1999. Son adresse professionnelle était le 20, Grande-Rue (aujourd'hui avenue du Général-Leclerc) à Bourg-la-Reine. La municipalité honorera plus tard sa mémoire en donnant son nom à une rue tracée en 1925 sur ses anciens terrains de culture, et celui de son épouse à la rue Varengue.
La philosophie d'hybridation
En matière d'iris, la philosophie de sélection d'Armand Millet se distinguait nettement de ses concurrents. John C. Wister, président de l'American Iris Society, notait en 1920 que Millet et fils avaient recherché avant tout la profusion de floraison plutôt que la taille exceptionnelle des fleurs, privilégiant la vigueur, la facilité de culture et l'abondance florale là où Vilmorin recherchait les fleurs géantes issues de dérivés d'Amas.
Millet et Fils have sought for extreme freedom of bloom rather than extra large size. — John C. Wister, The Flower Grower, 1920
Robert Sturtevant, dans le même numéro de The Flower Grower (1920), associait directement les Millet aux plus grands hybrideurs français de leur temps, aux côtés de Denis et de Vilmorin-Andrieux.
Armand Millet meurt le 9 août 1920 à Bourg-la-Reine, à l'âge de 75 ans, après une longue période de labeur, de recherche et d'ouverture sur sa profession et sa ville.
Distinctions d'Armand Millet
Officier du Mérite agricole (1905) · Chevalier de la Légion d'honneur (1911)
Grand prix de Paris · Grand prix de Londres · Grand prix de Milan · Grand prix de Bruxelles
Premier prix à l'Exposition internationale de Saint-Louis (1904)
Vice-président du Comité de floriculture de la SNHF · Membre depuis 1874
Trois générations — d'Alexandre à Lionel
La succession familiale et le déménagement vers Amilly
Alexandre Millet, le maillon méconnu
La question de la succession familiale présente une légère ambiguïté dans les sources. Sylvain Ruaud établit clairement trois générations : Armand, suivi d'Alexandre, à qui succéda Lionel. D'autres sources simplifient en présentant Lionel comme le fils direct d'Armand. La chronologie suggère qu'Alexandre Millet fut un maillon intermédiaire, probablement actif dans les années 1900–1920, mais moins documenté individuellement que son père et son successeur.
C'est probablement Alexandre (ou possiblement Lionel) que le pépiniériste américain L.R. Bonnewitz rencontra lors d'une visite mémorable au jardin de Bourg-la-Reine, quelque temps avant 1926 — Armand étant décédé en 1920.
When I visited M. Millet in his garden just outside the gates of Paris, he told me that he considered this new variety the finest Iris he has ever grown, finer even than Souv. de Madame Gaudichau. He had just buried his wife, and he told me that he had named this, his finest Iris, in her honor, giving it her maiden name. — L.R. Bonnewitz, catalogue 1926 (à propos de 'Germaine Perthuis')
L'iris en question, 'Germaine Perthuis' (1924), porte donc le nom de jeune fille de l'épouse défunte de « M. Millet » — l'une des histoires les plus touchantes de l'hybridation des iris.
Lionel Millet, le dernier de la lignée
Lionel (ou Lionnel) Millet, le dernier de la lignée, vient travailler dans l'entreprise paternelle en 1900, après une formation en Angleterre. C'est lui qui gère la maison pendant l'entre-deux-guerres. Confronté à l'expansion inexorable de l'urbanisation parisienne, il transplante la pépinière à Amilly, près de Montargis (Loiret), vers 1930 — tout à fait comme les Cayeux furent obligés de le faire en direction de Gien.
Plusieurs variétés portent des noms familiaux : 'Lionel Millet' (enregistré en 1922 au Journal de la SNHF), 'Marion Millet' (1931), 'Madame G. Millet' (1933), témoignant de l'habitude familiale de nommer les variétés d'après les proches.
Cessation d'activité
Extrait de la checklist AIS de 1939
Millet & Fils, Bourg-la-Reine, Seine, France, then (about 1930) Amilly, (Loiret), France. Old firm specializing in Irises, Peonies and Violets. Famous as the raisers of 'Souv. De Mme Gaudichau', 'Germaine Perthius', etc. Illustrated Iris catalog began 1924. This firm went out of business about 1938.
La Seconde Guerre mondiale semble avoir achevé l'exploitation ; Lionel Millet ne la reconstruira pas. Il décède en 1949.
Le chef-d'œuvre — 'Souv. de Mme Gaudichau'
1914 · L'iris qui a changé la génétique des iris bleus modernes
L'iris qui assure à la maison Millet une place permanente dans l'histoire de l'horticulture est sans conteste 'Souvenir de Mme Gaudichau', introduit en 1914. Richard Cayeux lui-même reconnaît dans son Histoire des Iris Français (2000) que ses énormes fleurs pourpres firent sensation à l'époque.
Fiche variétale
Classe : TB (Tall Bearded) · Hauteur : 36" (91 cm) · Floraison : mi-saison précoce
Standards : violet de Bradley · Falls : pourpre noir velouté · Barbe : bleue à pointe dorée
Parfum : oui · Ploïdie : tétraploïde
Parentage : I. cypriana × pallida, ou croisement impliquant 'Fries Morel' × 'Dalmatica'/'Amas'
Récompenses : Certificat de Mérite SNHF · Award of Merit RHS (1924, 1927, 1929) · Note AIS : 93
L'hommage à une fille disparue
L'iris est nommé en hommage à Armandine Rosalie Gaudichau, fille d'Armand Millet, veuve à 34 ans et décédée à 44 — un hommage paternel d'autant plus poignant que la variété allait devenir la plus célèbre de toute la production Millet.
Réception critique
Les descriptions d'époque sont éloquentes. Le catalogue J.C. Nicholls (1928) le décrit comme un grand bicolore noir-violet richement coloré, bien ramifié, vigoureux et abondant en fleurs, de port et de style excellents — l'un des iris les plus beaux et les plus recherchés jamais produits, seules trois variétés détenant une note supérieure. Le Cornell Extension Bulletin (1925) précise que sa croissance est exubérante et que c'est une variété précoce remarquablement frappante. La note AIS de 93 était l'une des plus élevées de l'époque.
Impact génétique considérable
L'importance génétique de cet iris est considérable. Ce superbe tétraploïde dans les tons de bleu-violacé a eu un impact majeur sur le monde des iris, notamment parce que Mitchell l'utilisa pour obtenir 'Santa Clara' (1931) et qu'à partir de là ses gènes se retrouvent dans la plupart des iris bleus actuels.
La variété est identifiée par le spécialiste J. Marion Shull comme l'un des cinq iris fondateurs de la révolution tétraploïde, aux côtés de 'Dominion' (Bliss), 'Ambassadeur' (Vilmorin), 'Lent A. Williamson' (Williamson) et 'Morning Splendor' (Shull). Le président de l'AIS, John C. Wister, l'avait lui-même découvert en France pendant la Première Guerre mondiale et avait arrangé son importation aux États-Unis.
Ce superbe tétraploïde dans les tons de bleu violacé a eu un impact considérable sur le monde des iris… ses gènes se retrouvent dans la plupart des iris bleus actuels.
— Sylvain Ruaud, irisenligne, 2011Les grandes obtentions — au-delà du chef-d'œuvre
Les variétés marquantes de la production Millet
Au-delà de leur chef-d'œuvre, les Millet ont produit un catalogue remarquable de variétés, dont plusieurs ont survécu jusqu'à nos jours malgré les destructions de la Seconde Guerre mondiale.
Standards violet pourpré ; falls pourpre évêque profond et velouté ; barbe orange ardent. Parfum de root beer.
Parentage : 'Souv. de Mme Gaudichau' × 'Troost' Chef-d'œuvre n° 2
Bleu ciel, forme considérée comme parfaite. Parent de 'Gloriole' (Gage, 1932) et 'Anakim' (Kleinsorge, 1934).
Parentage : 'Corrida' × 'Ricardi' Importance génétique
Tétraploïde. Cert. de Mérite SNHF 1925. Précurseur spirituel des roses tétraploïdes des années 1940.
Parentage : (inconnu × 'Ricardi') × 'Queen Of May' Tétraploïde rose
Standards jaune citron ; falls mauves veinés de rouge violacé, blancs en haut marqués d'acajou. Variété ancienne
Étrange sorte de plicata veiné de rouge magenta sur fond blanc. Coloris sans équivalent parmi les iris de l'époque. Coloris unique
Standards bronze à reflets lavande rougeâtre ; falls cramoisi foncé. Hommage à un ancien maire de Bourg-la-Reine. Premières obtentions
'Germaine Perthuis' — l'iris du deuil
Millet le considérait comme le plus bel iris qu'il ait jamais produit, supérieur même au fameux 'Souv. de Mme Gaudichau'. Le catalogue Carl Salbach (1929) le décrit comme un énorme self violet-pourpre richement coloré, doté d'une barbe orange frappante et d'un aspect velouté merveilleusement lisse. Parfumé. L'anecdote de Bonnewitz — la visite dans le jardin juste après les funérailles de l'épouse, l'iris nommé de son nom de jeune fille — reste l'un des récits les plus émouvants de l'histoire de l'hybridation.
'Souv. de Lœtitia Michaud' — l'incomparable
Issu du croisement 'Corrida' × 'Ricardi', cet iris bleu ciel à la forme parfaite fut qualifié d'incomparable par les catalogistes américains. D'une importance génétique majeure, il engendra notamment 'Gloriole' (Gage, 1932) et 'Anakim' (Kleinsorge, 1934), et servit de parent dans de nombreuses variétés de la Comtesse Senni.
'Mme Cécile Bouscant' — le rose tétraploïde
Nommée pour l'épouse d'Alexandre Bouscant, horticulteur à Fontenay-aux-Roses, cette variété rose orchidée est considérée par la HIPS comme le précurseur spirituel des roses tétraploïdes qui apparurent vingt ans plus tard, tels 'Harriet Thoreau' et 'Dreamcastle'. Elle est à l'origine de nombreux iris dans les tons de brun et de cuivre.
'Mady Carrière' (1905) — les tout débuts
L'un des tout premiers iris Millet, dans les tons de mauve clair. Robert Sturtevant notait en 1920 qu'il s'agissait manifestement d'un iris de même parentage que son propre 'Afterglow', mais dans un bleu doux plutôt que dans le jaune qui traverse le centre de l'Afterglow.
'Mary Senni' — et la comtesse italienne des iris
1930 · L'une des dernières variétés, dédiée à une grande amie italienne des iris
L'une des dernières variétés commercialisées par Millet et fils, 'Mary Senni' (1930), constitue un pont entre l'hybridation française et le monde italien de l'iris.
Fiche variétale — 'Mary Senni'
Classe : TB · Hauteur : 42" · Floraison : précoce
Standards : lilas doux avec un éclat brun-rouge particulier · Falls : violet profond à pointes lilas
Description (The Court of Iris, 1955) : grandes fleurs abondantes, standards lilas avec un reflet brun-rouge singulier, sépales violet profond à pointes lilas. Nommée en hommage à la comtesse Mary Senni, passionnée d'iris près de Rome, ayant de nombreuses créations intéressantes à son actif mais n'en ayant jamais permis l'introduction commerciale.
Mary Gayley Senni (1884–1972)
Mary Gayley, d'ascendance américaine, épouse le comte Giulio Senni en 1907. Dans son jardin de Grottaferrata, près de Rome, elle cultive roses et iris avec passion. Durant les années 1930 à 1950, elle joue un rôle de premier plan dans la diffusion de l'information sur les progrès de l'hybridation des iris en Europe et aux États-Unis, à travers des articles publiés dans le magazine Il Giardino Fiorito.
Elle était en contact étroit avec les hybrideurs les plus importants de son temps, au point que Millet lui dédia en 1931 l'un de ses iris. La comtesse Senni pratiquait elle-même l'hybridation — créant des dizaines de variétés nommées d'après des lieux italiens (Albano, Capitolino, Quirinale…) — mais elle ne permit jamais l'introduction commerciale d'aucune d'entre elles.
Un héritage considérable
En 1937, elle organise un concours international d'iris à Rome, interrompu par la guerre. En 1957, elle cofonde avec Nita Stross et Flaminia Gorretti Specht le célèbre Giardino dell'Iris de Florence et le Concours international de l'iris — l'un des événements les plus prestigieux du monde des iris, toujours actif aujourd'hui. La British Iris Society lui décerne la Foster Memorial Plaque en 1959.
Le geste de Millet — nommer l'une de ses dernières variétés pour cette femme qui incarnait le lien entre la France et l'Italie dans le monde de l'iris — témoigne des réseaux d'amitié et de respect mutuel qui unissaient les passionnés d'iris par-delà les frontières.
Plus de cent variétés — le catalogue Millet
108 variétés de 1896 à 1940 — TB, IB, DB et MDB
La liste complète des obtentions Millet, établie par la SFIB et la base irisparadise.com, recense 108 variétés de 1896 à 1940, couvrant les iris grands (TB), intermédiaires (IB), nains (DB) et miniatures nains (MDB).
Thématiques de dénomination
Les noms des variétés révèlent les préoccupations et les attaches des Millet. On distingue plusieurs thématiques récurrentes :
Noms de guerre et militaires
Reflétant les deux conflits mondiaux : 'Col. Candelot' (1907), 'Commandant Driant' (1919 — tué à Verdun en 1916), 'Verdun' (1916), 'Dixmude' (1916), 'Pont-à-Mousson' (1919), 'Général Gallieni' (1923), 'Fismes' (1924), 'Maréchal Foch', 'Aviateur Costes' (1931), 'Ardennes' (1939).
Hommages féminins — famille et relations
'Souv. de Mme Gaudichau', 'Germaine Perthuis', 'Mme Cécile Bouscant', 'Mary Senni', 'Souv. de Lœtitia Michaud', 'Yvonne Pelletier', 'Marion Millet', 'Madame G. Millet', 'Mlle Suzanne Woolfry'.
Géographie
'Burgos', 'Lido', 'Mogador', 'Sfax', 'Siam', 'Syra', 'Wigan', 'Tunisie', 'Züllichau'.
Littérature et opéra
'Roméo', 'Aramis', 'Gargantua', 'Ruy Blas', 'Messaline', 'La Bohémienne', 'Marouf'.
Provinces françaises — dernier lot patriotique (1940)
'Aquitaine', 'Artois', 'Auvergne', 'Bourgogne', 'Ile de France', 'Lorraine', 'Provence' et onze autres — un dernier geste patriotique au seuil de l'Occupation.
Variétés encore conservées
Le site irisparadise.com identifie les variétés encore présentes dans des collections connues. Grâce aux efforts de la HIPS et de collectionneurs passionnés, une quinzaine de variétés Millet subsistent dans des jardins de conservation :
La monographie HIPS
La HIPS (Historic Iris Preservation Society) a publié une monographie de 41 pages, Historical Chronicles, No. 4 — Millet Irises, compilée par Harriet Segessemann et Eula Shields, entièrement consacrée aux obtentions Millet — témoignage de l'importance accordée à cette maison par les historiens de l'iris.
Bourg-la-Reine — capitale éphémère de l'iris
La ceinture horticole du sud de Paris et l'urbanisation qui la dévora
Bourg-la-Reine, au confluent de la Bièvre et du ru de la Fontaine du Moulin, offrait une terre fertile qui avait attiré de nombreux horticulteurs et pépiniéristes. La ville reconnaît encore ce patrimoine : Nomblot (pépiniériste), Margottin (les roses), Millet (les violettes), Delabergerie (horticulteur), Jamin (les roses) sont autant de noms qui y sont associés.
Charles Alfred Nomblot, longtemps maire de Bourg-la-Reine, y dirigeait une célèbre pépinière, tandis que les Millet y cultivaient leurs iris. Ce quartier sud de Paris formait avec Sceaux, Fontenay-aux-Roses et Châtenay-Malabry une véritable ceinture horticole qui sera progressivement dévorée par l'urbanisation au cours du XXe siècle. Le quartier « Nord des Pépinières » de Bourg-la-Reine témoigne encore de cette activité disparue.
Bourg-la-Reine est restée une des capitales de l'iris jusqu'à ce que l'extension inexorable de l'urbanisation ne contraigne Lionel Millet à s'expatrier à Amilly, près de Montargis, tout à fait comme les Cayeux ont été obligés de le faire en direction de Gien. — Sylvain Ruaud, irisenligne, « Lieux d'iris », 2021
Les Millet face aux Cayeux
Dans le paysage concurrentiel de l'iris français, les Millet occupaient une position honorable mais distincte. Sylvain Ruaud les situe avec justesse : la famille Millet était l'autre versant de la concurrence à Ferdinand Cayeux. Compte tenu de sa renommée, il est sans doute un peu injuste de la classer parmi les « petits maîtres ». Mais elle ne se situait néanmoins pas au niveau de la Maison Cayeux qui, à l'époque, plantait déjà chaque année plus de 6 000 semis.
L'hommage de Cayeux
Le geste ultime de Cayeux, nommant en 1937 l'une de ses propres obtentions 'Charlotte Millet' — une variété magenta primée —, témoigne du respect que la profession portait à cette famille. C'est un hommage rendu par le principal concurrent à une lignée en train de s'éteindre.
Un héritage génétique qui traverse le siècle
Chronologie synthétique et postérité
La disparition de la pépinière Millet n'a pas effacé sa contribution à l'histoire de l'iris. La plupart des obtentions de la période 1920–1930, moins largement commercialisées que celles de Cayeux et victimes des destructions dues à la Seconde Guerre mondiale, ont certes disparu. Mais l'impact génétique demeure immense.
'Souvenir de Mme Gaudichau' constitue l'un des cinq iris fondateurs de la révolution tétraploïde qui a transformé le genre au XXe siècle. Par le truchement de 'Santa Clara' (Mitchell, 1931), ses gènes irriguent la quasi-totalité des iris bleus modernes. 'Germaine Perthuis' a été utilisé comme parent dans des dizaines de croisements. 'Souv. de Lœtitia Michaud' a engendré une lignée remarquable passant par 'Gloriole', 'Anakim' et de nombreuses variétés de la Comtesse Senni.
Chronologie synthétique
| Date | Événement |
|---|---|
| 1838 | La famille Millet commence à fournir Paris en violettes |
| 8 sept. 1845 | Naissance d'Armand Millet à Bourg-la-Reine |
| 1867 | Mariage avec Marie-Rosalie Varengue |
| 1868 | Armand reprend la pépinière familiale |
| 1870 | Guerre franco-prussienne : serres pillées et détruites, puis reconstruites |
| 1874 | Membre de la SNHF, vice-président du Comité de floriculture |
| ~1896 | Première variété d'iris connue ('Agamemnon') |
| 1900 | Lionel Millet rejoint l'entreprise après sa formation en Angleterre |
| 1905 | 'Mady Carrière' ; Armand nommé Officier du Mérite agricole |
| 1907 | 'Col. Candelot' — hommage à un ancien maire de Bourg-la-Reine |
| 1911 | Armand fait Chevalier de la Légion d'honneur |
| 1914 | 'Souv. de Mme Gaudichau' — le chef-d'œuvre ; également 'Corrida', 'Delicatissima' |
| 1916 | Variétés de guerre : 'Verdun', 'Dixmude', 'Mistral' |
| 9 août 1920 | Décès d'Armand Millet à 75 ans |
| 1922 | 'Roméo' réintroduit ; 'Lionel Millet' enregistré à la SNHF |
| 1923 | 'Souv. de Lœtitia Michaud', 'Mme Cécile Bouscant', 'Gargantua' |
| 1924 | 'Germaine Perthuis' ; premier catalogue illustré d'iris |
| 1926 | 'La Bohémienne' |
| ~1930 | Déménagement de Bourg-la-Reine à Amilly (Loiret) |
| 1930 | 'Mary Senni' — l'une des dernières variétés |
| 1933 | 'Madame G. Millet' |
| 1937 | Cayeux enregistre 'Charlotte Millet' en hommage à la famille |
| ~1938 | Cessation d'activité de la maison Millet et fils |
| 1940 | Dernières variétés enregistrées (18 noms de provinces françaises) |
| 1949 | Décès de Lionel Millet |
Aujourd'hui, grâce aux efforts de la HIPS et de collectionneurs passionnés, une quinzaine de variétés Millet subsistent dans des jardins de conservation. 'Souv. de Mme Gaudichau' et 'Germaine Perthuis' sont classées « disponibles — non menacées ». Elles continuent de fleurir chaque printemps, cent ans après leur création dans un jardin de Bourg-la-Reine « juste aux portes de Paris », portant la mémoire discrète d'une dynastie d'hybrideurs français qui, de la violette à l'iris, a su inscrire dans les pétales le souvenir de ses joies et de ses deuils.
Sources et références
AIS Iris Wiki — Fiche hybrideur Millet et Fils · Fiche pépinière NurseriesMilletAndFils · Fiches variétales individuelles. wiki.irises.org
Sylvain Ruaud, irisenligne — « Cette bonne Mme Gaudichau » (2011) · « Les petits maîtres des Années folles » (2016) · « Lieux d'iris » (2021). irisenligne.blogspot.com
Wikipédia fr — Article « Armand Millet ». fr.wikipedia.org
HIPS — Historical Chronicles, No. 4 — Millet Irises (Segessemann & Shields). historiciris.org
irisparadise.com — Liste complète des 108 variétés Millet avec statut de conservation. irisparadise.com
World of Irises (blog AIS) — « French Iris from the Past Named After Ladies » (2020) · « The Italian Ladies » (2019).
Richard Cayeux — Histoire des Iris Français (2000).
SFIB — iris-bulbeuses.org, « Histoire des Iris Français ». iris-bulbeuses.org
Sturtevant R. (1920) — « Irises of French Origin », The Flower Grower, vol. 7.
Wister J.C. (1920) — « The History of Iris Growing », The Flower Grower, vol. 7.