✦ ✾ ✦

Iris remontants
la science derrière la deuxième floraison

Pourquoi certains iris refleurissent-ils en automne tandis que d'autres restent obstinément unicycles ? De la génomique moléculaire aux conseils pratiques, les mystères du remontant dévoilés.

S · F · I · B — Dossier scientifique · Mars 2026
Dossier

Iris remontants — introduction

Octobre. Les asters prennent le relais des dernières roses, les feuilles de cerisier tapissent l'allée — et soudain, au milieu d'un massif qu'on croyait endormi, une hampe d'iris se dresse, portant trois boutons charnus prêts à éclore. Un iris grand barbu en pleine floraison alors que ses congénères dorment depuis cinq mois. La scène sidère le visiteur : cet iris est un remontant, capable de fleurir deux fois — parfois trois — dans la même année.

Longtemps considérés comme des curiosités capricieuses, les iris remontants font aujourd'hui l'objet de recherches génomiques qui dévoilent, gène après gène, les mécanismes de ce phénomène remarquable. Grâce notamment aux travaux de l'équipe de Zhanying Fan à l'Université forestière de Pékin, on sait désormais que la remontance repose sur un jeu subtil entre un répresseur floral — le gène IgSVP — et un réseau polygénique impliquant l'horloge circadienne, la signalisation auxinique et le florigène.

Ce dossier vous propose de comprendre cette science, puis de l'appliquer concrètement dans votre jardin. Utilisez les onglets ci-dessus pour naviguer librement entre les chapitres.

La remontance n'est pas l'absence d'une contrainte, c'est la présence d'un mécanisme alternatif — un contournement élégant de la biologie hivernale.

— Zhanying Fan et al., BMC Genomics, 2020
✦ ✾ ✦

Sources scientifiques

Fan Z. et al. (2020). To bloom once or more times. BMC Genomics 21:580. doi:10.1186/s12864-020-06951-x

Fan Z. et al. (2023). Functional characterization of IgSVP and IgTFL1. Plant Science. PMID 36563940

Fan Z. et al. (2023). IgFT homologue in reblooming iris. S. African J. Botany. doi:10.1016/j.sajb.2023.01.037

Faust J.E. et al. (2023). Genome assembly of Iris pallida. Gigabyte. gigabytejournal.com

Iris Wiki — Development of Reblooming Irises. wiki.irises.org

Reblooming Iris Society — Checklist 2022. rebloomingiris.org

Chapitre I

Quatre siècles d'une quête obstinée — histoire des iris remontants

La remontance chez les iris n'est pas une invention moderne. Les premières observations documentées remontent au XVIe siècle, signalées par William Rickatson Dykes dans The Genus Iris (1913) : le trait « apparaît de manière apparemment adventice ». Pendant près de quatre cents ans, personne ne chercha à l'exploiter systématiquement.

Le vrai tournant eut lieu dans les années 1920–1930, quand Hans et Jacob Sass, dans le Nebraska, créèrent les premiers remontants à diffusion commerciale. Leur variété 'Eleanor Roosevelt' (1933) devint un jalon historique : le catalogue Cooley's Gardens de 1937 la qualifiait de « premier iris d'automne du commerce ».

Le problème de la stérilité des hybrides intermédiaires (incompatibilité chromosomique à 44 chromosomes) freina longtemps les progrès. Il fallut les efforts de G. Percy Brown (Massachusetts) et de Raymond Smith (Indiana) pour relancer la sélection dès les années 1950.

L'homme qui incarne plus que tout autre cette saga est Lloyd Zurbrigg (1920–2006). Musicologue de formation, il réalisa ses premiers croisements dès 1947 et fonda en 1967 la Reblooming Iris Society (RIS), dont il devint le premier président.

Les iris remontants ne fleurissent pas chaque automne comme une horloge — certaines années sont meilleures que d'autres. C'est précisément ce qui rend chaque floraison si précieuse. — Lloyd Zurbrigg, fondateur de la Reblooming Iris Society

En 1982, Zurbrigg introduisit 'Immortality', un grand barbu blanc pur de 76 cm, capable de refleurir de la zone 3 à la zone 10. Aujourd'hui, la liste cumulative de la RIS recense 4 246 variétés remontantes (édition 2022), contre à peine 500 en 1978.

Définir précisément un iris remontant

Selon l'American Iris Society (AIS), un « vrai remontant » accomplit deux cycles de croissance et de floraison distincts dans la même année : le rhizome principal fleurit au printemps, puis une augmentation latérale mûrit assez vite pour fleurir en automne, sans nécessiter de période de froid (vernalisation). La SFIB utilise la même classification.

Chapitre II

Le mystère biologique — pourquoi cette deuxième floraison ?

Chez un iris unicycle, la transition florale s'initie en octobre dans le méristème apical. Les bourgeons floraux entrent en dormance hivernale et nécessitent une longue exposition au froid — la vernalisation — pour achever leur développement. Au printemps, sous l'effet des jours longs, le florigène (protéine FT) migre des feuilles vers le méristème et déclenche la floraison en mai. Puis c'est fini.

Chez un remontant, le premier cycle est identique. Mais dès juin, une deuxième transition florale s'amorce dans les augmentations latérales — sans aucune vernalisation intermédiaire. Ces bourgeons se développent tout l'été et fleurissent en septembre-octobre. Le défi biologique est double : comment la plante contourne-t-elle l'exigence de froid, et comment parvient-elle à boucler un cycle végétatif complet en quelques mois ?

En résumé : l'iris unicycle est prisonnier de son horloge hivernale. Le remontant a réussi à s'en affranchir partiellement, grâce à une architecture génétique qui permet une deuxième initiation florale en conditions estivales — sans passage par le froid.

La remontance n'est pas l'absence d'une contrainte — c'est la présence d'un mécanisme alternatif.

— Fan Z. et al., BMC Genomics, 2020

La réponse est venue de la génomique moléculaire. Elle était encodée depuis toujours dans les génomes de ces iris qui s'obstinent à fleurir sous les premiers frimas.

Chapitre III

La découverte génomique — Fan et al., 2020

L'étude fondatrice de Zhanying Fan et al. (BMC Genomics, 2020) a analysé une population F1 de 366 descendants issus d'un croisement entre un iris remontant et un unicycle : 27,94 % des descendants montraient la remontance, confirmant un déterminisme polygénique complexe.

Par séquençage RNA-seq (736 millions de lectures, 100 391 unigènes), l'équipe a identifié 3 515 gènes différentiellement exprimés entre la première et la deuxième initiation florale.

Le gène clé : IgSVP

Le candidat principal est le gène IgSVP (SHORT VEGETATIVE PHASE, famille MADS-box) — un répresseur de la floraison. Chez les iris unicycles, IgSVP reste fortement exprimé toute l'année, bloquant FT (le florigène). Chez les remontants, l'expression d'IgSVP chute drastiquement lors de la deuxième initiation florale, libérant FT et déclenchant une nouvelle floraison sans froid préalable.

Confirmation en 2023

L'étude de suivi (Plant Science, 2023) a confirmé in vivo : la surexpression d'IgSVP dans des plantes d'Arabidopsis thaliana retarde leur floraison de manière significative. L'interaction protéine-protéine IgSVP × IgAP1 a été confirmée par double hybride en levure et BiFC.

En bref : IgSVP est le verrou principal de la floraison chez l'iris. Chez le remontant, ce verrou s'ouvre deux fois par an. Chez l'unicycle, il reste fermé jusqu'au printemps suivant.

Chapitre IV

Le réseau polygénique — au-delà de SVP

La remontance ne repose pas sur un seul gène : c'est un réseau d'interactions où plusieurs acteurs jouent des rôles complémentaires.

IgPHYA — le capteur de lumière

Le gène IgPHYA (phytochrome A) est surexprimé chez les remontants en été. Il stabilise la protéine CONSTANS, qui active à son tour FT. Les remontants sont plus sensibles à la lumière estivale, ce qui leur permet de déclencher la floraison même sans passage par l'hiver.

IgGI — l'horloge circadienne

Le gène IgGI (GIGANTEA) agit comme hub du réseau d'interaction protéique. Il connecte l'horloge circadienne à la voie photopériodique et semble responsable d'une reprogrammation du rythme circadien annuel chez les remontants.

IgARF — l'accélérateur de croissance

Le gène IgARF (Auxin Response Factor) accélère la croissance végétative via la signalisation auxinique. Cette vitesse de croissance accrue des augmentations latérales permet au remontant de boucler son deuxième cycle végétatif en quelques mois.

Le cas de IgFLC

Fait notable : les gènes de vernalisation IgFRI, IgVIN3, IgPIE1 sont différentiellement exprimés — mais IgFLC, le répresseur floral central chez Arabidopsis, ne l'est pas. Chez l'iris, SVP (et non FLC) est le verrou principal : un mécanisme original, distinct du modèle classique.

Chapitre V

Comparaisons — rosier, fraisier, iris : trois voies vers la remontance

La remontance a évolué indépendamment dans plusieurs familles végétales, mais les mécanismes moléculaires sont étonnamment différents.

Le rosier : un rétrotransposon

Chez Rosa chinensis, la remontance est causée par l'insertion d'un rétrotransposon de type Copia dans le gène KSN (homologue de TFL1), qui perd sa fonction de répresseur. Un seul gène, un seul événement mutationnel, une remontance quasi certaine.

Le fraisier : une délétion de 2 paires de bases

Chez Fragaria × ananassa, une délétion de 2 pb dans le gène FvTFL1 crée un décalage du cadre de lecture qui inactive le répresseur. Là encore, un mécanisme simple et ponctuel.

L'iris : un réseau complexe et original

Chez l'iris, IgTFL1 est paradoxalement surexprimé lors de la deuxième floraison. Le mécanisme est centré sur SVP, pas TFL1. Surtout, la remontance de l'iris est une floraison séquentielle de tiges différentes — et non une floraison continue sur la même pousse — ce qui explique la différence fondamentale de mécanisme.

Conclusion : la remontance de l'iris est génétiquement plus complexe que celle du rosier ou du fraisier. Elle ne peut pas être réduite à un seul gène, ce qui la rend plus difficile à manipuler — mais aussi plus riche de variabilité naturelle pour les hybrideurs.

Chapitre VI

Implications pour les hybrideurs — de la science au semis

La complexité génétique de la remontance a des conséquences directes pour les hybrideurs : il n'existe pas de gène unique à transférer, mais une accumulation d'allèles favorables à construire par croisements successifs.

Les grandes stratégies

Historiquement, les remontants se sont développés sur deux fronts géographiques. Les hybrideurs des zones chaudes (Californie, Texas, Méditerranée) ont travaillé sur des remontants précoces à longue saison. Les hybrideurs des zones froides (Canada, Nord-Est américain) ont cherché des variétés capables de boucler leur deuxième cycle malgré des étés courts. Des noms comme Monty Byers, Don Spoon, Betty Wilkerson incarnent cette quête.

La perspective CRISPR

La connaissance du rôle d'IgSVP ouvre une perspective : l'inactivation ciblée de ce gène par CRISPR/Cas9 pourrait théoriquement transformer un iris unicycle en remontant. Des essais sont en cours dans plusieurs laboratoires, mais la complexité du réseau polygénique rend les résultats imprévisibles.

La ressource génomique

La publication du génome complet d'Iris pallida (Faust et al. 2023, Gigabyte) met à disposition de tous les hybrideurs une carte de référence. Pour la première fois, il est possible d'identifier des marqueurs moléculaires associés à la remontance et d'orienter les croisements avec une précision nouvelle.

Chapitre VII

Guide des variétés — choisir son remontant

Pour toute la France (zones 3–10)

'Immortality'
Blanc pur, 76 cm. Zurbrigg 1982. Le plus fiable, de la zone 3 à la zone 10. Remontance quasi garantie.
Zones 3–10
'Harvest of Memories'
Jaune crème, 97 cm. Zurbrigg 1985. Très productif, floraison généreuse printemps et automne.
Zones 4–10
'Earl of Essex'
Mauve lavande, 85 cm. Remontance régulière, bonne adaptation au nord de la France.
Zones 4–9

Pour le Centre-Sud (zones 5–9)

'Sugar Blues'
Bleu moyen, 90 cm. Parfumé. Deux à trois floraisons par an dans les régions favorables.
Zones 5–9
'Jesse's Song'
Blanc veiné violet, 90 cm. Rebell 1987. Très florifère, lauréat AIS.
Zones 4–9
'Pure as Gold'
Or pur, 80 cm. Remontance fiable dès fin septembre dans le Sud-Ouest.
Zones 5–9
'Feed Back'
Pourpre bicolore, 90 cm. Remontant remarquable en zone méditerranéenne.
Zones 5–10
'Jennifer Rebecca'
Rose abricot saumoné, 85 cm. Parfumé. Remontance de septembre à novembre.
Zones 5–9

Créations françaises

'Rosalie Figge'
Maison Cayeux. Blanc rosé, 80 cm. Bonne remontance en zone 6–9.
Zones 6–9
'Lugano'
Cayeux, années 1950. Violet profond, très résistant. Iris historique.
Zones 4–8
Chapitre VIII

Calendrier de soins — l'année du remontant mois par mois

La règle fondamentale : le remontant ne doit jamais entrer en dormance estivale. Il doit rester en végétation active tout l'été pour que ses augmentations mûrissent à temps pour refleurir en automne.

Mars – Avril
Reprise végétative. Première fertilisation 6-10-10. Traitement préventif au cuivre (bouillie bordelaise) contre l'hétérosporiose, à renouveler toutes les 3 semaines jusqu'à fin mai.
Mai – Juin
Floraison printanière. Supprimer les fleurs fanées, couper les hampes à 10 cm. Ne jamais couper le feuillage vert — il est indispensable au deuxième cycle. Dès la fin de la floraison : 2e fertilisation et début du régime d'arrosage estival.
Juillet – Août
Végétation active obligatoire. Arrosage 2–3 fois/mois en profondeur. Division si nécessaire (tous les 3 ans). 3e fertilisation optionnelle en août. Surveiller la pourriture bactérienne.
Sept. – Oct.
La récompense arrive ! Remontance de mi-septembre (Sud) à octobre (Nord). Protéger les fleurs tardives des premières gelées si possible. Réduire progressivement l'arrosage.
Nov. – Déc.
Nettoyage : supprimer feuillage sec et débris. Ne jamais pailler directement sur les rhizomes (risque de pourriture). En zones froides, un léger buttage de sable peut protéger après le gel du sol.

Les trois piliers de la culture

L'exposition : au minimum 6 heures de soleil direct par jour. En zone nord, adossez vos remontants à un mur exposé plein sud.

La fertilisation : ratio 6-10-10 (faible azote, fort phosphore-potassium). L'apport post-floraison de juin est le plus décisif pour nourrir le deuxième cycle.

L'arrosage : 2 à 3 arrosages profonds par mois de juin à septembre. Le sol doit sécher sur 2–3 cm entre deux arrosages — jamais de stagnation, le drainage reste impératif.

Épilogue

L'iris remontant, ou la promesse tenue d'un second printemps

Nous savons désormais que la remontance de l'iris n'est ni un accident ni un caprice, mais le résultat d'une architecture génétique complexe où la chute d'expression du répresseur IgSVP, la sensibilité accrue de l'horloge circadienne (IgGI, IgPHYA), l'accélération auxinique (IgARF) et la montée du florigène (IgFT) convergent pour contourner l'exigence de vernalisation.

Ce mécanisme — unique dans le monde végétal, distinct de celui du rosier comme du fraisier — explique à la fois la beauté du phénomène et sa fragilité. Parce qu'il dépend de tant de gènes et de conditions environnementales, la remontance reste une promesse, jamais une certitude.

C'est aussi ce qui la rend si précieuse. L'hybrideur qui croise patiemment ses remontants, le jardinier qui arrose consciencieusement ses iris en août, participent — chacun à son échelle — à la même aventure que les chercheurs de Pékin qui séquencent des transcriptomes. La boucle est bouclée entre science fondamentale et passion horticole.

Faire répondre la nature de manière inhabituelle et spectaculaire est un projet qui a longtemps séduit l'instinct créateur des mains vertes. Quand un tel défi s'accompagne de la promesse d'un printemps renouvelé, il devient irrésistible.

— Raymond Smith, in The World of Irises, 1978

Il suffit de voir, un matin d'octobre, un iris blanc s'ouvrir dans la lumière dorée de l'automne pour comprendre exactement de quoi il parlait.

✦ ✾ ✦